«Nous jouons avec le feu»
Effet de serre, épuisement des ressources, disparition des espèces… Pour le célèbre astrophysicien québécois, il est urgent d’agir.

PAR CATHERINE GALITZINE, AVEC DES AJOUTS DE GÉRARD RUBEILLON


Professeur, conseiller scientifique, conférencier, auteur d’innombrables ouvrages de vulgarisation, dont Patience dans l’azur, Poussières d’étoiles et, son dernier en date, L’espace prend la forme de mon regard, Hubert Reeves ne s’intéresse pas qu’au destin de l’univers. Depuis une dizaine d’années, le lauréat du prix Albert Einstein jette tout son poids de savant dans la bataille pour sauver notre planète. Il dresse ici un constat alarmant de l’état de la Terre et propose des solutions pour y r y va de l’avenir de.emé nos petits-enfantsdier avant qu’il soit trop tard. 

Catherine Galitzine: A travers vos livres et vos émissions de vulgarisation scientifique, vous avez fait rêver plusieurs générations, des jeunes et des moins jeunes, à propos des étoiles et des mystères de la vie. Et voilà qu’aujourd’hui vous nous ramenez sur Terre. Vous parrainez l’Observatoire du Saint-Laurent. Vous avez adopté la rivière Sainte-Anne, au sein du mouvement Eau-Secours contre la construction des barrages. Vous avez participé à un mouvement d’opposition à l’installation de mégaporcheries en Beauce. En France, à la tête d’une association de protection de la nature, vous manifestez contre les chasses illégales, vous interpellez les hommes politiques. Pourquoi cette conversion?

Hubert Reeves: L’étude des étoiles et l’écologie ne sont pas incompatibles, bien au contraire. En tant qu’astrophysicien, on ne peut qu’être émerveillé devant la fabuleuse histoire de l’univers. Il a fallu 15 milliards d’années pour qu’apparaisse la vie sur la Terre, et voilà qu’aujourd’hui son avenir est en question. Devant toutes les menaces que l’homme fait planer, on s’interroge. Dans quel état sera notre planète dans quelques décennies? Nous ne le savons pas. Ce qui est fondamental est qu’on se pose la question. Fatalement, on devient écologiste.

C.G.: Vos craintes ne sont-elles pas excessives?

H.R.: Je dis simplement que nous sommes en train d’altérer la planète d’une façon qui pourrait la rendre inhabitable par l’homme. Depuis le début du xxe siècle, la température a augmenté d’environ un degré. Les effets de ce réchauffement sont déjà perceptibles : déstabilisation des climats, sécheresse, tornades plus fréquentes et plus violentes. Partout, la fonte des glaciers s’accélère.

C.G.: Certains experts contestent la réalité de ce réchauffement.

H.R.: La contestation est toujours importante. Mais elle doit être fondée sur des arguments valables. Une commission internationale (International Panel on Climate Change), qui rassemble plus de 2500 des meilleurs spécialistes de climatologie, étudie la question depuis plusieurs années. Elle reconnaît la réalité du réchauffement et la contribution majeure de l’activité humaine à ce phénomène. Il serait très imprudent de négliger ses conclusions.

D’après ses prévisions, la température augmenterait de deux à cinq degrés d’ici à un siècle. Il faut savoir que, pendant l’ère glaciaire, il y a 20 000 ans – époque à laquelle toute l’Europe était sous la glace –, la température n’était inférieure que de cinq degrés à la température actuelle. Une différence de cinq degrés à la hausse bouleverserait le climat d’une façon majeure et largement imprévisible. Au sens propre du terme, nous jouons avec le feu…

C.G.: Cela suffirait-il pour mettre la survie de l’humanité en danger?

H.R.: Ce n’est pas le seul problème! Il y en a bien d’autres tout aussi inquiétants… La moitié de la forêt de la planète a été détruite, et la destruction de l’autre moitié se poursuit à une vitesse accélérée. L’agriculture intensive stérilise les terres arables. Les pesticides empoisonnent l’air et l’eau. On pêche plus

de poisson qu’il ne s’en reproduit. Au Canada, 90 pour 100 des stocks de morue ont été éliminés. Depuis 10 ans, la pêche à la morue est interdite et, malgré cela, les jeunes sujets demeurent aussi rares sur les anciennes zones de pêche.

On s’achemine vers l’épuisement des énergies fossiles. Dans un siècle ou deux, au rythme de consommation actuel, il ne restera plus ni pétrole, ni gaz, ni charbon.

Force nous est de reconnaître que nous sommes plongés dans une crise majeure à l’échelle de la planète. Elle est comparable en gravité aux grandes crises géologiques du lointain passé de la Terre. Comme celle d’il y a 65 millions d’années, qui a entraîné la disparition d’une fraction importante des espèces vivantes (dont les célèbres dinosaures).

La Terre ne sera plus jamais comme elle était en 1900. Mais la vie est robuste. On peut lui faire confiance. Elle s’adaptera et, comme après chacune des crises précédentes, elle continuera à évoluer. La question pour nous est: l’espèce humaine y sera-t-elle encore? Et, si oui, dans quel état ? Ou bien serons-nous les dinosaures de la crise contemporaine? Nul ne peut le dire.

C.G.: Quelles sont les décisions à prendre d’urgence?

H.R.: Tout faire pour stopper l’accroissement de la température. Pour cela utiliser des sources d’énergie qui n’émettent pas de gaz carbonique.

Aujourd’hui, deux choix s’offrent à nous : consacrer des sommes colossales au développement du nucléaire ou investir massivement dans le solaire.

A mon avis, le nucléaire est le mauvais choix. Il n’émet pas de gaz carbonique, mais il produit des déchets radioactifs qu’il faudra ensuite gérer pendant des siècles. En ce sens, il hypothèque l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants. A nous le confort, à eux de payer la note! A condition encore qu’ils le puissent. Imaginons, par exemple, que l’Argentine ait misé sur le nucléaire. Aujourd’hui en faillite, ce pays n’aurait plus les moyens de démanteler ses réacteurs et de traiter ses déchets.
Personnellement, je choisis le solaire, une forme d’énergie sûre, propre et inépuisable.

C.G.: Mais l’énergie solaire pourra-t-elle répondre aux besoins de toute la planète?

H.R.: C’est là le grand défi du futur. Il n’y a pas d’impossibilité théorique à capter l’énergie suffisante. Il faudra beaucoup de développements technologiques. Dans plusieurs pays, l’énergie éolienne (les moulins à vent) est en expansion rapide. Elle se développe au Danemark, en Espagne, aux Etats-Unis et au Japon.

C.G.: Quelle autre décision est-il urgent de prendre?

H.R.: Il faut développer le ferroutage (transport combiné rail/route) et les transports en commun, parce qu’ils consomment moins d’énergie et provoquent moins d’accidents. Mais aussi parce que les trois quarts de la production de gaz carbonique responsable du réchauffement de la planète sont produits par les voitures et les camions.

Pour lutter contre la faim – qui, selon les Nations unies, progresse dans le monde –, il faut développer l’agriculture biologique, qui se passe de produits issus de la chimie. La combinaison de la sécheresse et de l’abus d’engrais et de pesticides rend les sols stériles. Dans bien des pays, la productivité à l’hectare des cultures de blé et de maïs est en diminution.

C.G.: Quel bilan faites-vous du Sommet sur le développement durable qui s’est tenu à Johannesburg en septembre?

H.R.: Les conclusions de ce sommet sont très décevantes dans la mesure où les vrais problèmes, comme l’effet de serre, l’épuisement des ressources naturelles et la protection des sites naturels, n’ont pas été réglés. Aujourd’hui, les gouvernements sont de plus en plus impuissants face à la mondialisation de l’économie. Il nous reste à compter sur les mouvements associatifs, sur la pression des organisations non gouvernementales et sur certaines entreprises qui prennent progressivement conscience du fait qu’il n’est pas dans leur intérêt de continuer dans cette voie.

Lors du précédent Sommet de la Terre, à Rio de Janeiro, il y a 10 ans, les participants avaient pris l’engagement d’augmenter considérablement l’aide aux pays démunis. Près de deux milliards d’individus vivent en effet aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et, si l’on n’intervient pas, la moitié de la population terrestre pourrait être touchée. Or cette aide est tombée de moitié durant cette période!

C.G.: Quel rapport y a-t-il entre la pauvreté et les menaces écologistes?

H.R.: La misère ne conduit pas seulement à l’instabilité politique, elle peut entraîner la destruction de la nature. Lorsque les paysans brésiliens brûlent leurs forêts, ils font disparaître de précieux écosystèmes et augmentent l’effet de serre en rejetant du gaz carbonique dans l’atmosphère. Mais comment exiger d’eux qu’ils cessent de brûler du bois? Ils vous répondront qu’ils ont des enfants à nourrir. Les pauvres ne peuvent pas se payer le luxe d’être «écolos».

D’immenses catastrophes écologiques sont à craindre dans les pays pauvres, et les pays riches ne sont pas à l’abri: le gaz carbonique, les pluies acides traversent les frontières.

Autres problèmes associés à la pauvreté: l’extension des maladies infectieuses (malaria, sida) et la difficulté à obtenir des médicaments pour les traiter. L’industrie pharmaceutique néglige ce domaine de recherche, jugé non rentable. Entre 1975 et 1997, parmi les 1233 nouveaux médicaments mis au point sur la planète, 1 pour 100 seulement concernaient le traitement des maladies tropicales.

C.G.: Après avoir longtemps tergiversé, le Canada semble enfin disposé à ratifier le protocole de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre…

H.R.: Il est très important que le Canada signe ce protocole. Il en va de l’avenir de nos enfants et petits-enfants.

C.G.: Comment se fait-il qu’au Québec les partis verts soient totalement absents de la scène politique?

H.R.: L’écologie doit d’abord être un contre-pouvoir face aux gouvernements. Il y a beaucoup de mouvements écologistes actifs au Québec. C’est ce qui compte le plus et qui a le plus de chance d’arriver à quelque chose de tangible.

C.G.: Parlez-nous de la Ligue pour la protection de la faune sauvage et la défense des non-chasseurs (ROC), qui mène plusieurs opérations conjointes avec les mouvements québécois, notamment pour la sauvegarde des loups.

H.R.: La Ligue a été fondée par le grand humaniste et naturaliste français Théodore Monod, au cours des années 70, afin de préserver la nature, en particulier la faune sauvage.

A sa mort, on m’a offert de prendre sa succession. J’ai été honoré de cette invitation, et j’ai accepté parce que je crois qu’il faut sauver la biodiversité sur notre planète et changer le regard des hommes sur les animaux.

C.G.: Mais la disparition des espèces n’est-elle pas un phénomène naturel?

H.R.: Oui, bien sûr. Mais le problème, c’est l’accélération fulgurante du taux d’extinction. De l’avis des biologistes les plus compétents, ce taux serait aujourd’hui 1000 fois plus élevé qu’avant l’arrivée des humains sur la Terre. Plus de 30 pour 100 des espèces animales et végétales pourraient avoir disparu au milieu du xxie siècle.

A l’aide de documents distribués dans les écoles et d’un site web (http://www.roc.asso.fr/) sur la vie sauvage, nous espérons éduquer les hommes au respect de la vie. Un enfant qui a été sensibilisé à la beauté de la nature et de la vie animale sera moins enclin, plus tard, à tuer pour le plaisir.

C.G.: Qu’est-ce que le simple citoyen peut faire pour sauver la planète?

H.R.: D’une façon individuelle, protéger son environnement (tri des déchets, utilisation des transports en commun, par exemple). D’une façon collective, s’associer à des mouvements écologistes. Il faut une « mondialisation de l’écologie » pour s’opposer aux méfaits et aux pollutions provoqués par la mondialisation de l’économie.

Nous avons la responsabilité de notre environnement immédiat et nous devons enseigner ce principe à nos enfants.

 

 

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Par Biomel - Publié dans : SANTE NOUVELLES-URGENCES - Communauté : BIOMEL CONSEILS SANTÉ ÉCOLOGIE

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